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La monnaie proprement dite, qui fait l’objet de notre présente étude, est une invention du début du VIIe siècle avant notre ère. C’est-à-dire que quelques-unes des civilisations les plus fameuses et les plus florissantes, de celles qui ont laissé la trace la plus profonde dans la mémoire des générations, l’Egypte ancienne, par exemple, les Juifs ou l’Assyrie, bien qu’elles aient connu une économie très évoluée, qu’elles aient procédé au transfert des richesses par des moyens aussi perfectionnés que la lettre de change, s’en sont passé.

Quelques rares auteurs de l’antiquité semblent s’être préoccupés de son origine, et le peu qu’ils nous en ont dit n’a cessé de livrer matière aux commentaires des érudits modernes. Pollux, qui écrivait au temps de l’empereur Commode, nous montre à quel point la tradition était incertaine sur ce chapitre de l’histoire : « On discute, dit-il, pour savoir si les premières monnaies ont été émises Phidon d’Argos, ou par Démodicé de Cymé, femme du Phrygien Midas, fille d’Agamamnon, roi de Cymé, ou par les Athéniens Erichtonios ou Lycos, ou par les Lydiens, comme l’affirme Xénophane ou par les Naxiens, selon Aglaosthènes. »
Dans ce texte si succinct se confondent les légendes relatives au fabuleux Midas, au roi d’Argos Phidon, à l’histoire d’Athènes. On y constate surtout la tendance qui portait les Anciens à attribuer une invention à un personnage, à une cité illustre, pour rehausser sa gloire, tendance si éloignée de la pensée moderne qui discerne dans un complexe d’activités prémonitoires et impersonnelles le milieu propice à la naissance d’un phénomène nouveau. Il n’y a pas lieu d’attribuer plus d’importance à l’explication tendancieuse de Philochoros, Athénien du IIIe siècle, qui donne à Thésée le mérite de la découverte.

 

Statère d’électrum, Ionie ou Lydie

Ce qui subsiste de plus clair, en présence des documents monétaires que nous avons entre les mains, c’est la mention des Lydiens – elle se trouve confirmée par un passage d’Hérodote : « Les Lydiens furent les premiers à frapper des monnaies d’or et d’argent » – et celle de Phidon.

Les documents monétaires qui nous sont parvenus de ces époques anciennes sont de menus lingots métalliques, des pastilles de forme irrégulière, munis de ces empreintes ou de ces sceaux qu’Aristote définit comme « une indication de valeur ». Le métal en question est l’électrum, ainsi dit à cause de sa couleur ambrée, alliage naturel d’or et d’argent, en proportions variables, que l’on recueillait en Asie mineure, notamment dans les sables charriés par les fleuves, l’Hermos, Le Pactole, qui en a gardé un renom légendaire ; dans les montagnes, le Tmolos ou le Sipyle ; et aussi en Thrace, au mont Pangée, dans le cours du Strymon. Ces monnaies primitives proviennent des régions côtières de l’Anatolie, voisines de la Lydie.

L’opulence des rois de Lydie, de Candaule, de Gygès son successeur (687-652), dont le nom est associé à celui de l’or, d’Alyatte (610-561), de Crésus (561-546), autre potentat fastueux dont les coffres étaient pleins de millions de créséides d’or, était proverbiale, confirmée par les dons somptueux que firent ces despotes aux sanctuaires helléniques, à Delphes, à l’Artemision d’Ephèse, au temple d’Apollon Didyméen, près de Milet. Il est assez naturel qu’on leur ait attribué l’invention de la monnaie, mais cette attribution par là même n’est pas à l’abri de la suspicion. Le fait est qu’on ne connaît pas de monnaies lydiennes avant les créséides d’or ou d’argent pur.

Les monnaies d’électrum leur sont antérieures. Elles ont été émises par les cités côtières, Milet, Ephèse, Phocée. Les érudits modernes sont d’accord pour voir dans ce monnayage encore balbutiant une manifestation de l’initiative privée des banquiers, des marchands qui étaient en rapport à la fois avec leurs voisins les puissants rois de Lydie et avec leur clientèle grecque des bords de la Méditerranée. Le poids de ces pièces les répartit en deux groupes dont les centres sont Milet et Phocée. L’origine du monnayage n’aurait donc pas un caractère officiel et autocratique, mais privé et purement pratique. Ces premières monnaies n’ont d’autre type qu’une sorte de chiffonnage en relief sur l’une des faces, et sur l’autre une marque en creux où l’on distingue bientôt des silhouettes d’animaux, un lion, une tête de lion, un cerf, un boeuf, un phoque, un thon, un fleuron, qui cette fois, semblent bien être le blason, les « armes » d’une cité ionienne.
Un peu plus tard sans doute, vers 670, des monnaies analogues, mais en argent, furent émises dans l’île d’Egine, qui était alors une possession du roi d’Argos Phidon. Elles ont pour type l’image d’une tortue de mer. On sait que Phidon avait introduit dans le Péloponnèse un système de poids et de mesures qualifié d’éginétique

Dès lors, les monnaies correspondent à la définition qui continue à les caractériser de nos jours.

Un lingot d’or, dont le poids, la puissance d’achat sont garantis par le type qui s’y trouve empreint. L’utilité pratique de cet instrument, fruit d’une invention singulière, consiste à faciliter les transactions commerciales en épargnant aux usagers la peine d’en vérifier par eux-mêmes le poids et l’aloi. Définition, hâtons-nous de le dire, dont les limites sont immédiatement outrepassées, parce que cette garantie une fois admise entraîne un abus inévitable. Toute monnaie est « de confiance ». Il n’est que trop naturel que l’on spécule sur cette confiance. D’autre part il n’est nullement exclu que loin du centre émetteur, le métal monnayé continue à être pesé et non pas simplement compté. Comme toute chose humaine, la monnaie vit et se transforme dès sa naissance, non pas seulement dans sa nature mais dans l’esprit de ceux qui la manient et en s’en servant altèrent sa signification originelle. Après des millénaires écoulés, nous n’avons pas achevé d’en voir les avatars, ni d’être surpris par ses métamorphoses.