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Le numéraire primitif des provinces du Nord-Ouest de l’Inde, depuis le VIème jusqu’au IVème siècle avant J.-C., consistait en lingots d’argent pliés, légèrement concaves, dont chaque extrémité avait reçu l’empreinte d’une roue.

Les principales trouvailles proviennent de Taxila, Charsadda et Bajaur, dans le nord du Pakistan, de Gardez, Djalalabad et Kaboul en Afghanistan. D’un poids égal au double du sicle persique, c’était l’instrument monétaire en argent des provinces achéménides d’orient, dont la subdivision affectait la forme d‘une pièce d’argent ronde et concave, marquée du même symbole solaire. Des pièces d’argent poinçonnées circulèrent en Inde dans les provinces du Gange à partir du VIème siècle avant J.-C., et devinrent par la suite la monnaie officielle de l’empire maurya unifié. Ces poinçons étaient séparés mais insculpés en même temps, par l’autorité émettrice et non par des particuliers. Les symboles semblent désigner la dynastie, le prince, l’atelier, peut-être l’émission et le monétaire.


L’influence du numéraire indo-grec

Des trésors apparentés, comprenant parfois des pièces grecques, indo-grecques et romaines témoignent de l’enchaînement général de l’évolution. Des pièces de cuivre coulées, dépourvues de toute marque, constituent le numéraire le plus courant de l’Inde ancienne. On les retrouve tout particulièrement à Radjpoutana, et dans le provinces unies, sur des sites qui renferment de l’argent poinçonné relevant de la même époque, le IIIème siècle avant J.-C. Les pièces de cuivre poinçonnées sont beaucoup plus rares que l’argent et semblent n’appartenir qu’à une seule catégorie – sans doute le monnayage local de Magadha à l’époque maurya.

Kushan AE Drachme 55-105

De nombreuses pièces de cuivre épigraphiques de l’Inde ancienne portent une légende brahmi identifiant la tribu qui les forgea ; d’autres sont en étroite relation avec une localité particulière, Taxila par exemple, de par la configuration des trouvailles. De nombreux exemplaires sont de forme carrée, et portent clairement la trace du carré creux au coin du revers, tels les cuivres de Negama, et les pièces représentant l’éléphant et le lion qu’on attribue à Taxila. Les émissions de certaines localités se distinguent par l’utilisation récurrente du même symbole. D’autres plus tardives,témoignent de l’influence du numéraire indo-grec, ou des envahisseurs kouchans (ou kushana), tout en conservant les types tribaux des émissions plus anciennes. Le monnayage Kuninda d’Amoghabouti, au Ier siècle avant J.-C., suit les normes de la drachme d’argent indo-grecque.

Cuivre de Taxila

Les pièces de cuivre carrées de Taxila méritent qu’on s’y intéresse de près :

les plus courantes, à l’éléphant et au lion, ont une paire de circulation étendue et sont bien représentées dans les trouvailles tant à Begram et à Mirzakah en Afghanistan qu’à Taxila même. Il s’agit, semble t’il, des espèces en cuivre de l’époque maurya tardive propres aux provinces du Nord-Ouest de l’empire.
Au début du IIème siècle avant J.-C., quand les Grecs de Bactriane eurent traversé les montagnes de l’Hindou Kouch pour occuper les anciennes provinces maurya d’Arachosie et de la vallée de Kaboul, ils apportèrent une belle typologie monétaire qui s’adapta aux formes monétaires que les Maurya avaient introduites dans ces pays.


Monnaies des Royaumes indo-grecs.

Monnaies des Royaumes indo-grecs

Parmi les premiers rois indo-grecs, Agatholês et Pantaléon adoptèrent la forme et le poids des pièces de cuivre carrées de Taxila, et ajoutèrent une légende brahmi à leur titulature grecque. Un autre prince de la haute époque, Apollodotos Ier, frappa des drachmes d’argent indiennes conformément à l’étalon indien réduit des karchapana d’argent, en utilisant la forme carrée, inspirée sans doute par le numéraire d’argent aux poinçons divers.

Son nom et sa titulature, inscrits en grec à l’avers, figurent en prakrit, la langue indienne, au revers, sous forme de caractères kharosthi et non brahmi. L’écriture kharosti est dérivée de celle qui servit à l’araméen, langue de chancellerie de l’Empire achéménide, et utilisée dans les inscriptions lapidaires de nord-ouest de l’Inde, au cours des deux siècles qui ont précédé et suivi le début de l’ère chrétienne.
Les princes indo-grecs successifs qui contrôlèrent la Bactriane et l’Arie frappèrent, pour ces provinces, un numéraire selon l’étalon antique avec seulement des légendes grecques, ainsi que de l’argent et du cuivre aux inscriptions bilingues, grecque et kharoshti, selon l’étalon indien réduit, pour leurs territoires en Inde. Toutefois, leurs émissions indiennes conservèrent la tradition grecque du beau portrait, et les types de revers strictement classiques, tels les Dioscures sous Eucratidès et Pallas Athèna sous Straton. En Inde comme en Bactriane, le numéraire suivit le modèle séleucide. La plupart des émissions appartenant à ces séries comportent, dans le champ du revers, des monogrammes composés en général de lettres grecques.

Des spécialistes ont essayé de rattacher ces monogrammes à des noms d’ateliers précis, mais ces attributions demeureront de simples hypothèses tant qu’elles n’auront pas été étayées par des preuves statistiques concrètes, fondées sur la distribution du numéraire en cuivre à monogramme. Ces monogrammes sont probablement composés de lettres se rapportant aux noms des monétaires ou magistrats. A une époque précise, Ménandre marqua ses émissions indiennes d’une série de lettres grecques qui indiquaient la valeur du numéraire de cuivre. Nous voyons que huit chalcoi équivalaient à une obole, tant dans le système indien qu’attique. Plus tard, il semblait qu’il y ait eu une organisation plus complexe de vice-rois et de royaumes séparés.

L’unique source pour l’histoire de cette période – les noms des rois et la situation de leurs royaumes – nous provient de leur numéraire et de la localisation des trouvailles. En dépit de sa diversification, le numéraire conserve la pureté de l’argent, les belles effigies et les types de revers grecs jusqu’au renversement progressif des royaumes indo-grecs par les Yue-Tche (d’où dérivera le rameau kouchan), Indo-Scythes et Indo-Parthes. Au cours du Ier siècle avant J.-C., les Indo-Grecs de la vallée de l’Indus furent remplacés par le puissant empire des Indo-Scythes (Shakas), fondé par Mauès et consolidé par Azès Ier dont l’avènement se situe en 58 avant J.-C.

Royaume Indo-Schyte, Azès (58-19 AV JC), Tétradrachme bilingue, Avers Le roi à cheval à droite avec un fouet, Monogramme No devant le cheval, Légende en grec BASILEWS BASILEWN MEGALOU AZOU ; Revers Pallas (Athéna) vers la droite.

 

MÉTAL Argent
DIAMÈTRE 14
ATELIER Non Applicable
ANNÉE Non Applicable
POIDS 2.30gr

Azès Ier, Azilisès et Azès II conservèrent les caractéristiques de la monnaie indo-grecque ; toutefois, au portrait, ils préférèrent l’effigie équestre du roi des rois shaka. Ils utilisèrent une grande variété de types de revers. Leur inspiration est encore classique, mais les marques d’émission sont désormais individualisées par des lettres ou monogrammes aussi bien kharoshti que grecs. Vers la fin du règne d’Azès II, les espèces d‘argent subirent une importante altération. Les anciennes valeurs aux mêmes types étaient progressivement forgées en argent de plus en plus bas, puis en billon, sans doute parce que les envahisseurs Yue-Tche avaient interrompu les livraisons d’argent des mines du Panjshir, au nord de Kaboul.

A cette époque s’opéra un autre changement : chaque atelier majeur se tint à un seul type de revers pour l’argent ou le billon. Après Azès II, l’empire se disloqua ; des satrapes et des généraux se mirent à battre monnaie en leur propre nom, utilisant les types qu’Azès II avait institués dans chaque province.

Une évolution s’affirma dans le sens d’un monnayage plus local, obéissant à des normes particulières dans chaque province. L’un des satrapes shakas de l’époque tardive, Radjabula, étendit son territoire vers l’est, aux alentours de l’an 15, et frappa des drachmes et as en argent qui imitent le numéraire des princes indo-grecs de la lignée de Straton.


Monnayage Roitelets indo-grecs (Gandhara)

Dans les dernières années du Ier siècle avant J.-C., Spalirisès et d’autres princes – des Indo-Parthes semble t’il- s’étaient établis dans la province de Kandahar où ils forgèrent un numéraire distinct, composé de pièces de cuivre carrées imitées des Indo-Scythes de la haute époque. Vers l’an 20, Gondopharès, le plus grand des rois indo-parthes, édifia un empire puissant qui inclut l’Arachosie, la vallée de kaboul, les territoires de l’Indus, et la satrapie de Radjabula.

Son numéraire conserve les valeurs et la typologie déjà en usage dans chacune des ces provinces, ajoutant seulement son nom, son portrait ou, sur les émissions dépourvues d’effigie, son tamgha particulier. Gondopharès est nommé dans les Actes de saint Thomas et dans l’inscription Takht-i-Bahi en l’an 46. Ses successeurs se maintinrent au pouvoir en Arachosie et dans le Séistan jusqu’à l’avènement des Sassanides, émettant une série de tétradrachmes de cuivre représentant au revers Nikè, la Victoire.

A la fin du IIème siècle avant J.-C., les princes indo-grecs de la Bactriane furent renversés par les tribus de nomades Yue-Tche qui avaient émigré des steppes d’Asie centrale vers le sud. L’une de ces tribus, celle des Kouchans, au Ier siècle de notre ère, rassembla les Yue-Tche en une puissante confédération. Son numéraire, dans un premier temps, reprit les valeurs et la typologie des monnayages déjà en place ; tout particulièrement, ils imitèrent les tétradrachmes en cuivre d’Hermaïos, le dernier roi indo-grec de la vallée de kaboul, sur lesquelles ils ajoutèrent, dans la légende Kharoshti, le nom du roi Kouchan, Kujula Kadphisès. Plus tard, au Ier siècle, le roi kouchan anonyme « Soter Megas » (le grand sauveur) introduisit un numéraire de cuivre normalisé dans tous ses États depuis le Turkestan russe, en passant par l’Afghanistan, le Pakistan, jusqu’au nord-ouest de l’Inde. Son successeur, Vima Kadphisès inaugura vers l’an 100, des monnaies en or, avec des inscriptions en grec et en kharoshti, pour servir à l’importante circulation monétaire de la route de la soie.


Monnaies de l’Empire kouchan.

Vima ne monnaya guère en argent, mais inaugura le tétradrachme kouchan en cuivre, pesant environ 16 g, que l’on retrouve en quantités à travers l’empire. Sous Kanishka (début du IIème siècle) nous distinguons les traces d’une influence gréco-romaine sur la monnaie, par exemple des types dérivés de la typologie romaine. L’utilisation d’une multitude de types de revers, au fur et à mesure des émissions successives, semble servir à désigner la production d’officines diverses à l’instar des ateliers romains. Kanishka se mit à accentuer le caractère iranien de sa dynastie, substituant des titres bactriens comme Chao, au grec Basileus (Roi) et Mioro (« Mithra ») à Helios (le soleil).
La typologie de l’or de Kanishka et de Huvishka présente un remarquable panthéon de divinités issues de l’Iran, de l’Inde et du monde gréco-romain, et honorés dans cet empire cosmopolite.

Sous Huvishka, le système des valeurs de cuivre fut abaissé de 25%, mesure qui instituait une monnaie fiduciaire fondée sur l’étalon or. Ce fut l’occasion d’un grand nombre d’imitations locales, jusqu’au retour à des normes plus traditionnellement indiennes pour le cuivre de vasudeva et des Kouchans tardifs.
Le pays Telugu, de l’Inde péninsulaire, que gouvernèrent les Andhra depuis la décadence des Maurya jusqu’au IIIème siècle, possédait un numéraire dont la singularité résidait dans l’utilisation prépondérante du plomb dans un certain nombre de localités.

Kouchan-.-Stratère-monnaie-or-Huvishka-126-164-DC


Les satrapes occidentaux, probablement feudataires des Kouchans en Surastra, émirent une longue série de drachmes en argent, datées pour la plupart selon l’ère shaka de l’an 78. Ils ‘agit d’une série importante grâce à laquelle on peut reconstituer la chronologie des satrapes ou des mahasatrapes et le développement de l’écriture brahmi jusqu’à la conquête par les Gupta des provinces du Gange au IVème siècle. La domination des kouchans fut limitée dans le temps et l’espace, mais leur numéraire de cuivre eut une influence majeure sur les monnayages ultérieurs.

Empire GUPTA (Inde), drachme KUMARAGUPTA

Au Bihar et en Orissa, l’abondante production de pièces des Puri-Kouchans imitera grossièrement les types de Kanishka, au cours du IIIème siècle. En d’autres lieux, le déclin des Kouchans signifia la résurgence du numéraire tribal, désormais influencé quant à la facture, les valeurs et la physionomie générale par le cuivre kouchan, ainsi les émissions des Yaudheya dans les environs de Delhi. Dans l’est de l’Afghanistan, et dans la vallée de l’Indus, les Kouchans régnèrent jusqu’au milieu du IVème siècle, utilisant les types immobilisés, tel le roi debout, çiva et le taureau que Vasudeva avait introduits pour la première fois. Le module et le poids des espèces furent progressivement réduits jusqu’à ce qu’elles soient remplacées à l’époque de Châpuhr II par un symbole de cuivre revêtu d’une effigie sassanide et les vestiges d’un autel du feu (fin IVème siècle). Le dinar d’or, provenant des grands Kouchans, resta comme valeur étalon. En Bactrianie, il se métamorphosé en scyphate kouchano-sassanide au cours du IVème siècle, et en or kouchan tardif dans la vallée de l’Indus et du Pendjab. La série orientale fut imitée à son tour puis supplantée par le numéraire d’or abondant et de belle qualité de l’Empire gupta qui, sous la direction de Chandragupta Ier puis de Chandragupta II, imposa son hégémonie à l’Inde du nord au IVème siècle.