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La numismatique est la science des monnaies. Cette définition, d’apparence si simple, nous jette dès l’abord dans un monde de perplexité. Notons, d’entrée de jeu, que le mot même de « monnaie » n’est pas indu dans le nom de la discipline qui a pour objet son étude.

Juno Moneta

La monnaie tire son origine d’un attribut donné par les Romains à leur patronne tutélaire : Juno Moneta. Or, l’étymologie de cette épithète est si obscure que depuis l’antiquité aucune solution satisfaisante n’a pu être donnée au problème qu’elle pose.

Définition de la numismatique.

La numismatique est étymologiquement la science des monnaies. Dans la pratique, son champ d’études est beaucoup plus vaste que cette définition ne permettrait de le conjecturer, car il comprend également tout les monuments monétiformes, c’est-à-dire les dénéraux, les méreaux, les jetons et les médailles. Il importe donc avant tout de montrer la nature des divers objets qui forment la matière de la numismatique.

La monnaie est un morceau de métal de forme, de titre, de poids et de dimensions déterminés, auquel une marque officielle apposée par le pouvoir politique garantit une valeur donnée qui permet de l’échanger contre tous les objets ou contre tous les services que peut désirer son possesseur. C’est une création du clair génie des Grecs qui l’ont inventée au VIIème siècle avant J.-C.; elle s’est répandue dans toutes les parties du monde, au fur et à mesure que la civilisation y a pénétré.

  • Les dénéraux sont des poids correspondants à certaines monnaies déterminées. Primitivement, ils furent utilisés dans les ateliers monétaires pour vérifier le poids des pièces au cours de leur fabrication. A partir du XVème siècle, le public s’en servit pour contrôler surtout le poids des monnaies d’or. Les dénéraux sont tantôt ronds, tantôt carrés; ils portent des inscriptions ou des types qui rappellent ceux des monnaies auxquelles ils correspondent; dans les temps modernes, ils ont été groupés dans des boîtes en bois pourvues de petites balances et de menus poids destinés à établir l’écart que l’on constate entre le poids normal des monnaies qu’ils représentent et le poids réel des exemplaires, que l’on a en sa possession.
  • Les méreaux sont des pièces en métal vulgaire -plomb, étain, cuivre- représentant des sommes à payer, des acquits, constituant des laissez-passer ou des pièces d’identité.
  • Les jetons sont primitivement des instruments de calcul qui ont été en usage du XIVème siècle au XVIIIème siècle ; à partir de la fin du XVIème siècle, les jetons officiels changent de nature : ils deviennent de véritables médailles commémoratives des redditions de comptes. Dès lors, ils représentent une certaine valeur intrinsèque qui est celle du métal dont ils sont forgés, et deviennent en quelque sorte des méreaux. Ils ont conservé cette nature au XIXème siècle où ils sont devenus les jetons de présence. Le jeton a pour ainsi dire totalement disparu aujourd’hui : il a été remplacé par des allocations pécuniaires. Il ne subsiste plus que sous la forme de fiches de jeu.
  • La médaille est un morceau de métal sans valeur déterminée portant des empreintes destinées à conserver le souvenir d’une personne ou d’un évènement. Aujourd’hui, on donne le nom de plaquette à toute médaille qui n’est pas ronde. Primitivement, c’était un petit bas-relief uniface destiné à la décoration de coffrets, de meubles, de bibelots, etc. La Renaissance nous en a légué un grand nombre. Les plaquettes modernes sont souvent pourvues d’un revers.

Junon l’ «Avertisseuse», a-t-on dit, en rapprochant Moneta du verbe monere, et en songeant aux oies du Capitole qui sauvèrent les Romains du danger gaulois : c’est le type même de l’explication légendaire et fantaisiste. Récemment, des savants aventureux ont voulu faire dériver moneta d’un vocable carthaginois ou punique machanath, qui veut dire : « le camp », ou bien ont assimilé Moneta à la déesse de Carthage, Astarté. Nous n’avons pas le loisir d’aller plus avant dans ces discussions. Il demeure qu’à Rome la monnaie était frappée dans le temple, ou aux abords du temple de Juno Moneta, au Capitole.

Mais les Romains eux-mêmes n’appelaient pas la monnaie moneta, ils employaient le terme de nomisna ou de nummus, par quoi ils désignaient primitivement la pièce d’argent équivalant à l’antique livre de bronze, l’as libral.
Dans nos langues modernes, l’incertitude où nous sommes sur la nature de la monnaie est marquée par la variété des termes qui la désignent.

  • L’allemand dit Geld, ce qui peut se traduire en français par de l’argent, collectif neutre.
  • En anglais, si money correspond à peu près à notre monnaie, currency est intraduisible et signifie toute espèce circulante, de même que l’allemand Wührung.
  • L’italien et l’espagnol danaro ou dinero nous rapportent au denier romain, pièce de dix as, dont le bulgare ou le serbe dinar conserve aussi le souvenir.

« Avoir de l’argent», en français, c’est posséder non pas le métal qu’on appelle en espagnol plata, en anglais silver, en allemand Silber, mais de la monnaie, fût-elle de papier, ce qui se disait en latin pecunia (de pecus qui veut dire : troupeau), et en vieux français : « pécune ». « Avoir de la monnaie », «faire de la monnaie », c’est encore avoir ou se procurer des monnaies dites divisionnaires, de petites pièces de peu de valeur. Ces quelques exemples que nous ne multiplierons pas suffisent à indiquer combien est vague dans ses contours la notion même de monnaie.

La numismatique n’est pas la science « de la monnaie », c’est la science « des monnaies ».

Et ici intervient un concept nouveau. Si la monnaie désigne tout instrument d’échange, quel qu’il soit, et si l’on peut dire, de ce point de vue, qu’une économie sans monnaie n’a jamais existé, que l’usage d’une monnaie quelconque s’est institué dès l’origine des sociétés humaines, les monnaies sont des objets de caractère bien déterminé, des morceaux de métal munis d’une empreinte ou d’un type, qui apparaissent à une date précise, à la fin du VIIIe siècle ou au début du VIIe siècle avant notre ère.

Il en résulte que si l’histoire de la monnaie ressortit à la science économique, ou si l’on veut, à l’ethnographie, la numismatique, en toute rigueur est une science qui s’attache non pas à des phénomènes sociaux –du moins pas directement – mais à des objets. Par là, elle est une auxiliaire de l’archéologie. Or, il n’est pas de manuel de numismatique qui ne commence par une introduction sur les systèmes d’échanges primitifs, sur les formes archaïques de la monnaie.

Nous dirons que la numismatique outrepasse alors son domaine propre, par un abus bien excusable, mais par un abus. La monnaie, du point de vue numismatique, et dans le sens étroit, c’est un instrument d’échange spécialisé dans sa forme et dans ses fonctions. Dans un article tel que celui de Regling, intitulé Geld (Realexikon der Vorgeschichte), il n’est pas question de monnaie frappée, de monnaie, au sens numismatique.
Le champ de la numismatique ainsi strictement circonscrit demeure immense parce que, comme nous le verrons, la monnaie revêt dans l’antiquité surtout, et même dans les temps modernes, des aspects infiniment variés, qui lui permettent d’apporter son témoignage sur quantité d’activités humaines fort différentes.

Selon le point de vue où l’on se place pour la considérer, elle est une mine de renseignements sur l’histoire des religions, des mœurs, de l’art, des rapports sociaux ou commerciaux sur la civilisation, sur la politique.
On tiendra compte dans l’étude des monnaies de leurs caractères intrinsèques et des circonstances extrinsèques qui les ont mises à notre portée.
Notons d’abord que leur substance même, métal précieux : électrum, or, argent vil comme le bronze (sans parler du platine ou du nickel qui n’apparaissent que de nos jours) inaltérable dans le premier cas, ou du moins très résistant, sa multiplication qui répète les exemplaires d’un même type parfois en très grand nombre, autorisent une restitution exacte du passé plus qu’il n’est donné dans tout autre domaine de l’archéologie. S’il ne nous reste guère que des plans de villes ou des ruines de temples, reconstitués à grand peine au cours des fouilles, des débris ou des copies tardives de statues antiques, si toute une partie de la littérature des Anciens est perdue pour nous, on peut affirmer que la quasi-totalité des émissions monétaires est aujourd’hui dans nos médailliers, et le plus souvent sans altération. La darique avec laquelle Xerxès payait la solde de ses mercenaires, le décadrachme de Marathon, les deniers qu’avait dans sa bourse un contemporain de Cicéron, les sesterces qu’a laissé tomber au cours d’un combat un garnisonnaire de Doura Europos, sont entre nos mains, tels qu’il y a des centaines ou des milliers d’années.

Les caractères intrinsèques de la monnaie sont donc la qualité de ce métal qui constitue son corps, et sinon sa forme qui, dans l’antiquité est indifférente ou fortuite, dépourvue de cette rigueur qu’affecte aujourd’hui le flan monétaire, du moins son poids, son type, d’abord minuscule, puis qui se développe en une exubérante floraison : animaux, figures humaines, divinités, portraits, scènes allégoriques ou descriptives, son rang dans une hiérarchie de valeurs, les détails techniques de sa fabrication.

Description et classification des monnaies.

L’identification des monnaies, le déchiffrement de leurs légendes, leur classement dans les médailliers selon l’ordre géographique et chronologique, tout cela a fait l’objet, surtout depuis la Renaissance, des préoccupations des humanistes. Leur description a abouti à l’établissement de vastes inventaires. C’est en s’appuyant sur ceux-ci que l’on a pu rédiger des traités dont celui du savant autrichien Eckhel, Doctrina numorum veterum, à la fin du XVIIIe siècle, demeure l’exemple, tandis que la Description des médailles antiques de Mionnet (1819-1839) est toujours d’une consultation courante. Le Traité des monnaies grecques et romaines d’Ernest Babelon comprend deux parties, la description historique, poussée jusqu’à Alexandre et la Théorie et Doctrine, dont le premier volume seul paru, contient avec une « anatomie de la monnaie», une histoire de la science numismatique Un manuel comme celui de V. Barclay Head, Historia numorum est le bréviaire des numismates. On peut y Joindre les Greek coins de C. T. Seltman, les Roman coins de H.Mattingly, qui ont succédé au Handbook of greek and roman coins de C. F. Hill, et le Handbuch sur Münzkunde der römischen Kaiserzeit de Max Bernhart.

Salle du musée du cabinet des médailles

Outre les ouvrages de tout genre consacrés à tel ou tel aspect de la question, outre d’innombrables monographies, les cabinets de Londres, de Berlin, de Paris, (Rois de Syrie, Perses achéménides, par E.Babelon), ont entrepris la publication de catalogues exhaustifs de tout ou partie de leurs fonds. Seul le British Museum, après plus d’un demi- siècle d’efforts soutenus est parvenu à achever sa tâche. Les collections particulières ont suivi avec un succès plus facile, les mêmes errements, citons les catalogues de la collection de Luynes, de la collection Weber, de la collection Jameson, de la collection de Nanteuil. Puis, à cette conception du catalogue a succédé celle du corpus embrassant tous les documents numismatiques relatifs à telle région dispersés dans tous les dépôts publics ou privés. C’est là le plan adopté par l’académie de Berlin pour les monnaies de la Grèce du Nord. Pour les monnaies d’Asie mineure nous disposons du Recueil de Waddington, E. Babelon et Th.Renach. Plus récemment, au catalogue descriptif a succédé la publication de planches photographiques accompagnées d’un texte réduit à sa plus simple expression ; c’est la méthode déjà suivie par Svoronos pour les monnaies d’Athènes.

Les circonstances de la découverte des monnaies (trésors).

La localisation des trésors monétaires, leur inventaire ont conduit à des observations du plus grand intérêt sur leur origine même, sur la circulation des espèces, sur la situation économique de telle cité, sur l’existence de telle route commerciale, sur l’activité bancaire des particuliers, des souverains, des institutions religieuses comme les grands temples, ou encore sur les conséquences de grands événements historiques comme les invasions et les guerres. Dans son inventaire de la trouvaille de La Vineuse, P. Le Gentilhomme a montré quelles acquisitions on pouvait attendre pour l’histoire générale, de l’analyse d’un matériel d’aspect rebutant, les monnaies frappées au milieu du IIIe siècle de notre ère par les empereurs gaulois en compétition, et les contrefaçons répandues par les faussaires contemporains. En outre, par des observations faites in situ les voyageurs ont permis l’identification d’un numéraire émis par quelque cité pour les besoins du trafic local. Sidney P.Noe a publié une bibliographie des trouvailles de monnaies grecques qui rend les plus grands services.

Les plus récentes conquêtes de la numismatique ont été faites en différentes directions par l’application de méthodes de plus en plus précises. L’étude des coins monétaires, de leurs altérations, permet d’établir des « séquences » à l’aide desquelles on peut reconstituer l’activité d’un atelier déterminé, L’étude des types ou typologie a prêté à de nombreux travaux, tels que ceux d’lmhoof-Blumer. Il n’est guère de monnaie grecque ou romaine qui ait résisté à la perspicacité des savants. Le monnayage d’une ville dans son ensemble ou dans une période déterminée a donné prétexte à des études appliquées : citons entre bien d’autres les livres de Tudeer ou de Boehringer sur les monnaies de Syracuse.

Pour les monnaies romaines, outre les vastes répertoires que constituent les catalogues du British Museum, par H. Mattingly, des corpus ont été élaborés par Paul L.Strack, par Mattingly et Sydenham ou Percy H.Webb, par les érudits hongrois groupés autour de A.Alfödi, qui est l’auteur d’études précieuses sur les Institutions ou l’iconographie. Les portraits impériaux ont fait l’objet de travaux d’ensemble réunis sous le titre de Das römische Herrscher-bildniss : Trajan W. R. Gross, Antonin, par Max Wegner, de Maximin à Carin, par R.Delbrueck. L’école de Vienne, a tiré parti de l’immense matériel de la collection nationale pour établir des classements d’une rigueur extrême, pour répartir le monnayage selon les ateliers régionaux.
La métrologie a retenu les efforts de Hultsch, qui a réuni les textes anciens relatifs à cette science difficile. Il n’est pas jusqu’au chimiste qu’on n’ait mis à contribution pour analyser le métal des pièces, pour en déterminer l’aloi, en observer les variations.
Enfin l’art monétaire a retenu l’attention de nombreux critiques, parmi lesquels nous citerons G. F. Hill, L’art dans les monnaies grecques ; K.Regling, Die Münze als Kunstwerk ; etc. La photographie, avec ses agrandissements, a permis de renouveler complètement le sujet en nous révélant l’aspect monumental de bien des chefs-d’œuvre.

Nous dénoncerons, en finissant, les ennemis de la numismatique et je ne veux pas dire ceux qui la négligent de parti pris. L’inventaire des trouvailles faites au cours des fouilles est généralement dressé avec un soin scrupuleux. Par contre le fruit que l’on pourrait escompter des trésors que le hasard nous livre est trop souvent perdu par la rapacité des inventeurs.

Soucieux de ne rien perdre d’une aubaine qu’on leur jalouse, faute d’une surveillance suffisante de la part des pouvoirs publics, ils dispersent les monnaies trouvées dans un pot, dans une cachette soudain décelée, avant que l’analyse de l’ensemble ait pu être menée à bien, ou encore, pour plus de sécurité, ils jettent à la fonte le métal précieux tombé entre leurs mains, sans se rendre compte que la valeur de ce métal brut est bien inférieure à celle des objets ainsi détruits.

Un des exemples les plus notoires de ces naufrages scientifiques est celui du trésor de Beaurains près d’Arras, trouvé en 1924, trésor impérial enfoui vers la fin du IIIe siècle de notre ère, et dont seuls, quelques médaillons d’or, véritables monuments d’histoire, ont pu être récupérés et commentés comme ils le méritaient. Or, quantité de dépôts, d’une valeur en apparence insignifiante, composés de pièces de billon peu tentantes pour les marchands, sont souvent l’objet d’analyses méthodiques, dont les résultats sont fort appréciables du point de vue scientifique. Ces considérations ont amené différents pays à sauvegarder par des mesures législatives le patrimoine humain conservé jusqu’à nos jours après des siècles d’oubli, et qu’un instant d’inadvertance peut anéantir irrémédiablement, Notamment la législation anglaise qui encourage la déclaration des trésors.

Vidéo: Découverte d’un trésor de 5,5 millions de dollars au Royaume unis